OKA WASI

- centre spirituel -

 

Oka Wasi est un centre de soins chamanique Amazonien fondé par Yann Rivière. Le centre est situé au Pérou près de la ville de Tarapoto entre les contreforts andins et la forêt amazonienne. Le cadre est propice à l’isolement tout en restant accessible aux commodités de la ville. L’endroit est entouré de montagnes, d'une végétation tropicale luxuriante et de rivières (la Cumbaza, le Cachiyacu), entre la zone de conservation régionale " Cordillera Escalera "et la vallée de la Cumbaza.

Nous proposons tout au long de l'année des retraites d'Ayahuasca et des diètes de plantes maîtresses sous la guidance de guérisseurs Shipibos. Le centre Oka Wasi est à la fois un lieu de retraite, de soin, et d'apprentissage de cette médecine traditionnelle.

Notre désir est de partager, préserver, et diffuser le savoir ancestral des médecines traditionnelles Amazoniennes ainsi que d’intégrer d’autres pratiques holistiques. Lors de notre parcours nous avons rencontré certains peuples d’Amazonie (notamment les Shipibos) et leur médecine traditionnelle. Ce contact a été un déclencheur, amenant des changements profonds et divers dont le plus important est la capacité à se retrouver soi-même, donner sens à sa vie, et regarder le monde qui nous entoure avec un sentiment de respect et de bienveillance. Nous pratiquons régulièrement cette médecine traditionnelle et nous proposons à ceux qui le désirent d'en faire l’expérience, dans le but de se connaître mieux ou de se soigner, et de vivre plus en accord avec eux-mêmes.

 

Nos retraites d'Ayahuasca encadrées par des chamans expérimentés et reconnus, ainsi que par d'autres praticiens offrent un cadre idéal pour initier des changements profonds et durables dans le développement personnel de chacun. À travers ces séminaires, nous proposons de créer un pont entre différents savoirs ancestraux en vue d'amener un processus de transformation, de guérison, et une meilleure connaissance de soi. 

 

Vivre en harmonie avec la nature et créer une atmosphère accueillante pour les visiteurs est notre priorité. Nos habitations sont spacieuses, équipées et confortables. Nous disposons pour le moment de 9 chambres et d'un tambo séparé, offrant tous une belle vue sur la jungle et les montagnes. Les douches et les toilettes sont pour le moment collectives et sont situées proches des habitations et de la maloca. 

Les cérémonies se déroulent trois fois par semaine généralement le lundi, le mercredi, et le vendredi. Elles ont lieu dans la maloca (salle de cérémonie) et commencent entre 20h30 et 21h.

 

Dès 20h, nous nous réunissons dans la maloka pour s'asseoir ou s'allonger, laisser le corps et l'esprit se détendre et se concentrer avant de commencer. Il est conseillé de porter des vêtements dans lesquels vous êtes à l'aise et de vous munir d'une mini lampe de poche pour vous déplacer dans la maloka, ainsi que d'une lampe plus puissante pour les déplacements à l'extérieur.

 

Les cérémonies se déroulent selon la tradition shipibo-conibo, sous la guidance d'un ou plusieurs chamans (guérisseurs). Traditionnellement, seul le chaman boit dans le but de faire son diagnostic et d'apporter ses énergies de soin. Chaque participant peut s'il le souhaite boire l'ayahuasca, mais doit considérer personnellement cette question au regard de ses besoins et de ses objectifs. Après que chacun ait bu la plante, on éteint les bougies et le reste de la nuit se passe dans l'obscurité ce qui favorise l'introspection et l'arrivée des visions.

 

Environ une heure après, le chaman commence à chanter des icaros (chant de soin) pour ouvrir les effets de l'ayahuasca, les énergies de guérison, appeler les esprits, faire son diagnostic et installer dans la pièce un espace de transe qui permettra à chacun de profiter au mieux de son expérience. Après quelques chants le chaman se déplace ou fait venir chaque patient afin de le soigner de façon individuelle. Ainsi chaque participant reçoit personnellement l'énergie des icaros en fonction des ses besoins.

 

Les cérémonies durent en général quelques heures mais peuvent parfois se prolonger jusqu'au petit matin. Tout le monde reste dans la maloka pendant la durée de la cérémonie jusqu'à ce que l'ivresse se dissipe. Certains regagnent alors leur tambo (hutte traditionnelle), d'autres préfèrent se reposer dans la maloka.

 

Nous n'incitons personne à boire l'ayahuasca. Il n'est pas obligatoire de boire cette médecine pour guérir.

 

Depuis quelques années les occidentaux se sont tournés vers l'ayahuasca comme moyen d'introspection et de recherche spirituelle. Pour certaines personnes cela peut s'avérer dangereux. Dans la tradition shipibo, le patient est responsable de son processus de guérison, notamment en ce qui concerne la discipline de la diète et le respect des règles.

 

Néanmoins, les chamans ont un droit de réserve pour donner ou non à boire l'Ayahuasca selon l'état de santé du patient (toute personne ayant des problèmes médicaux doit impérativement nous le signaler par avance).

 

Ces séjour de deux semaines sont l'occasion de découvrir la médecine traditionnelle amazonienne, les diètes de plantes maîtresses, les plantes sacrées d'Ayahuasca et de San Pedro, ainsi que d'autres pratiques holistiques comme le Yoga et la méditation. Cet événement encadré par des chamans expérimentés et reconnus, ainsi que par d'autres praticiens offre un cadre idéal pour initier des changements profonds et durables dans le développement personnel de chacun.

  

Rencontre avec Yann Rivière, un jeune Français initié depuis plusieurs années au chamanisme amazonien. De sa banlieue parisienne à la forêt, récit de son parcours entre ombre et lumière.

Texte et photos Stéphane Allix

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La saison des pluies approche, des nuages d’altitude se présentent déjà dans le ciel, à une poignée de kilomètres au nord de la ville de Tarapoto, en Amazonie péruvienne. Le paysage est vallonné, fait de collines, de champs et d’une forêt riche, chaude et bruyante. J’ai pris l’habitude plusieurs fois dans la journée de descendre faire quelques pas dans la rivière. Marchant sur les galets en prenant garde de ne pas mettre le pied sur un serpent, car j’en ai déjà surpris deux se réchauffant contre les pierres rondes, je goûte au plaisir d’un isolement sans prix. L’eau est claire, agréable, je m’y plonge avec délice. Des aigles survolent ce coin de vallée, portés par des courants d’air chaud. L’un d’eux passe devant le soleil, je cligne des yeux et me laisse couler dans le courant, suspendu comme un fantôme sous la surface, au ralenti. Après quelques instants, je remonte et me hisse dégoulinant sur un rocher brûlant qui me sèche. Assis en tailleur, face au soleil, je ralentis ma respiration et ferme les yeux. À peine distrait par une brise tiède et le bruit de l’eau, je me laisse pénétrer par la majesté de l’instant. Et il se passe quelque chose d’inattendu : immobile sur mon rocher, voilà que je ne suis plus seul. Un indien est là. Non pas à côté de moi, mais en moi. La sensation est forte, ce n’est pas mon imagination. J’ouvre les yeux, je ne vois rien, mais je sais que mes yeux ne peuvent observer qu’un tout petit fragment du réel, alors je ne suis pas surpris et me concentre sur cette sensation. Je perçois encore sa présence, aussi je ne bouge pas, essayant de savourer ce qui se passe. Je ne suis sûr que d’une chose : je ne suis pas seul en cet instant. Il y a là un indien, dans un temps hors du temps, à l’endroit où je me trouve, moi, l’étranger, qui depuis quelques jours commence à entrouvrir une porte vers les mondes invisibles. Quelques secondes, nos réalités se chevauchent. Depuis une semaine, je suis en isolement dans le centre de Yann – un jeune Français de 25 ans au visage à peine sorti de l’enfance et pourtant d’une maturité insondable –, et déjà mes perceptions s’ouvrent. Yann Rivière, Metsa Oka en langue shipibo. Comment ce garçon de Vitry-sur-Seine, dont le père est psychiatre et la mère médecin, en est-il arrivé là ? Qu’a- t-il déclenché en moi ? Et pourquoi suis-je si tranquille et confiant en sa présence ? Son histoire n’avait pourtant pas vraiment bien commencé.

 

Une quête désespérée 

  

Yann a une dizaine d’années lorsqu’il perçoit très nettement que le monde magique de l’enfance s’effondre. « L’éducation qu’on nous donnait avait l’air de prétendre que tout avait été compris, qu’il ne restait aucun mystère. Seule la mort semblait encore être un territoire inconnu. Pourtant, le monde de l’enfance est magique et rempli de mystères : on peut parler avec son jouet, sa peluche, entendre des voix “d’amis imaginaires”, et alors que pour un adulte ces choses-là n’existent pas, l’enfant sait s’y retrouver sans problème et distinguer dans le flot de ses perceptions ce qui émane d’un monde “imaginaire” de ce qui vient du monde “conventionnel”. » L’effacement progressif de cette capacité à se relier spontanément à quelque chose qu’il ressent déjà comme essentiel, est une souffrance terrible pour Yann. Au fond de lui, quelque chose vit encore et refuse de disparaître dans l’ombre. Alors, il va essayer de retenir ce lien, cette connexion qui s’estompe, par tous les moyens. L’herbe d’abord, dès 11 ans. Mais de son propre aveu, il constate très rapidement que ce type de drogue ne le mènera nulle part : ça l’anesthésie au contraire. Du coup, il cherche dans les livres « ce qui fait voyager ». Il a 13 ans lorsqu’il tombe sur un plan de datura. L’ingestion de cette plante provoque des délires hallucinatoires et peut avoir des conséquences extrêmement graves. Mais l’urgence de sa quête le rend totalement inconscient des dangers. Un soir, installé dans une tente, il a une première expérience : « J’ai senti mon coeur ralentir, il m’a semblé s’arrêter complètement, et je me suis dit que je m’étais empoisonné et que j’allais mourir. J’ai alors vu un train arriver sur mon visage, et je suis entré dedans. Sur chaque fenêtre qui défilait s’étalaient tous les souvenirs de ma vie. C’était comme regarder un film, ou la vie d’un autre… Je ressentais mon identité fondre littéralement à chaque fenêtre qui passait et cela me plongeait peu à peu dans une grande confusion. Comme si toute mon identité se composait seulement de souvenirs banals et d’émotions souvent inadaptées. La sensation que tout était en train de s’écrouler n’était pas franchement agréable, je perdais pied, je n’avais jamais le temps de reprendre mon souffle et l’expérience redoublait de violence, je me sentais étouffer. Soudain, des voix m’ont appelé à l’extérieur. J’ai rampé et suis sorti. J’ai alors vu un groupe de bêtes mihomme mi-animal. Elles mangeaient quelque chose, et en m’approchant, j’ai découvert que c’était moi qu’elles dévoraient. J’ai alors instantanément senti la douleur de leurs griffes qui m’arrachaient la peau, les muscles et les os un par un. Mais comment pouvais-je être en train de me faire dévorer et observer la scène du dessus en même temps ? J’étais sans doute mort ! Qu’allait-il se passer ensuite ? Soudain la terre s’est ouverte comme une mâchoire et je suis tombé dans un trou sans fond… J’y ai ressenti toute la souffrance universelle… » Lorsqu’il reprend conscience, la tente dans laquelle il se trouve est en lambeaux et Yann constate que ses bras et ses chevilles sont griffés, comme s’il avait couru toute la nuit dans les ronces. À partir de cette expérience, il ne va plus s’arrêter. Commence alors une recherche désespérée, violente, presque folle et sans repères, dans le monde des paradis artificiels. Pendant les mois, puis les années qui suivent, les limites explosent. Sa vie plonge dans l’irréel : il frôle sans cesse la folie et parfois la mort. « Je ne sais pas d’où venait cette soif de sens, tout le monde me disait que ça allait passer, que c’était une crise d’adolescence… »

 

La rencontre décisive

  

Ses parents, surtout son père psychiatre, commencent à s’inquiéter. « Il pensait que je devenais schizophrène parce que je lui disais entendre des voix. Ce qui m’a sauvé, c’est que mon délire avait du sens : les voix m’expliquaient des choses sensées sur moi-même ou sur les autres. » C’est cette cohérence qui finalement rassure un peu, et fait dire au papa que Yann ne souffre pas de délire. Mais que faire ? Les parents restent désemparés, et désarmés devant la violence des excès de leur si jeune fils. Jusqu’à l’âge de 18 ans – pendant 5 ans – la vie de Yann va être un véritable tourbillon. Interpellations policières, menaces d’internement psychiatrique, inquiétude de l’entourage, amnésies, visions, expériences extraordinaires incontrôlables. Il perçoit par exemple tout des personnes qu’il croise : dans le métro, il « sait » tout de la vie de chaque personne qu’il regarde. En cours, il voit et entend « en même temps » les pensées de tous les élèves de sa classe. « J’avais ces perceptions tout en vivant aussi mes propres souffrances et joies personnelles. J’avais quand même confusément le sentiment d’être sur la bonne voie, même si personne ne pouvait m’expliquer ce que je vivais. Je souffrais, je culpabilisais, je faisais beaucoup d’expériences avec des psychédéliques pour essayer de comprendre, mais comme cela ne marchait pas, je m’imbibais d’alcool et d’herbe pour tenter d’atténuer la douleur. Je ne savais simplement pas quoi faire. » Puis il va y avoir cette rencontre avec un chamane shipibo d’Amazonie, Guillermo Arevalo, découvert quelque temps plus tôt dans le documentaire du réalisateur Jan Kounen. « Quand un ami m’a montré les films de Jan Kounen, D’autres mondes et Blueberry, j’ai été rassuré par la figure de Guillermo Arevalo. C’est co mme si je me reconnaissais. J’avais presque la certitude de l’avoir déjà vu en rêve. C’est mon entourage qui s’est dit qu’il pourrait peut-être m’aider. » Les parents de Yann découvrent que le chamane doit donner prochainement un séminaire en Europe. Sa mère décide d’aider financièrement son fils afin qu’il participe au séminaire. « Je suis arrivé en retard, juste 20 minutes avant la cérémonie. Je m’étais perdu en chemin. J’ai raconté mes expériences avec le datura à l’un des apprentis de Guillermo. À ce moment-là, je me sentais un peu comme dans une impasse : soit je devenais fou, soit je trouvais un sens à mes expériences, car je souffrais beaucoup de ne pas comprendre ce qui m’arrivait et je me sentais très seul face à cela. » Les premières expériences de Yann avec l’ayahuasca lui font prendre conscience de la manière dont jusqu’à présent il ne s’était jamais remis en question, attribuant systématiquement l’origine de ses souffrances aux autres, à la société, à ses parents. « J’ai compris combien j’avais cette tendance à projeter la faute sur les autres ; par ailleurs, je vivais comme amputé de la moitié de moi-même. » À la troisième cérémonie, la dose d’ayahuasca est plus forte, et Guillermo est très présent aux côtés de Yann. L’expérience qu’il vit alors est une révélation. « C’est comme si tous les voiles des apparences et du paraître tombaient un à un, et qu’un dialogue depuis longtemps rompu reprenait entre mon coeur et mon esprit. Comme si tout se remettait en place en moi… » Cette rencontre, tant avec la plante qu’avec le chamane, est décisive. Le lendemain, Guillermo conseille à Yann… de se discipliner. « Il m’a dit de trouver un travail. Tout s’est enchaîné très vite. J’ai trouvé un job d’hôte d’accueil dans un supermarché. » Pour ses parents, la métamorphose est à peine croyable. Ils découvrent leur fils motivé, changé, rasé de près, en « costard » tous les matins. Un deuxième séminaire renforce Yann dans cette voie, il est sur le bon chemin. Ces quelques jours avec Guillermo finissent par convaincre la maman de Yann de lui financer un premier voyage au Pérou. Quelques mois plus tard, il était en Amazonie.

 

Sur le chemin de l’apprentissage

 

« En partant en Amazonie, je n’avais pas vraiment d’objectif. Je savais que ça allait me faire du bien, j’ignorais si j’allais faire quelque chose de cette expérience. » Mais au centre des apprentis de Guillermo, la vie est dure. Une diète très stricte, un environnement extrêmement sommaire, un chamane trop souvent absent. L’expérience est enrichissante, mais au bout de 6 mois Yann sent qu’il arrive à ses limites. Il écourte son séjour et rentre en Europe. Ses démons l’y attendent. « En rentrant, je ne savais simplement pas quoi faire, et je suis retombé très vite dans mes anciens schémas. Moi, j’avais changé beaucoup de choses, mais mon monde à Paris, lui, n’avait pas changé. Sans doute avais-je besoin de tomber et de me relever pour finir par comprendre que ma place n’était pas ici. » Plus d’une année va s’écouler pendant laquelle, de son propre aveu, Yann ne fait pas grand-chose de constructif. C’est lors d’un autre séjour aux côtés de Guillermo que Yann ouvre avec lui une deuxième diète d’apprentissage qu’il va poursuivre chez lui. « “Diéter” en France m’a fait beaucoup de bien. Instaurer un cadre, une discipline chez moi, avec ma famille, mes amis, m’a aidé à complètement m’en sortir. Je ne sais pas si j’étais prédestiné mais je sentais que plus je refusais d’aller vers le chamanisme, plus j’allais mal, plus je déprimais, plus tout allait mal autour de moi. Avec cette deuxième diète, tout devenait clair, tout devenait facile. » Avec le recul, Yann porte un regard plus lucide également sur son cheminement douloureux. « Certaines personnes qui ont un tempérament addictif recherchent une initiation devenue inaccessible dans notre culture. Mon comportement d’avant ressemblait à une espèce d’initiation ratée. J’avais envie de prendre n’importe quoi pour m’ouvrir la conscience, pour me reconnecter à quelque chose, et puis ça ne marchait pas ou alors les “bénéfices” étaient éphémères. Mais dès que l’on s’engage sur un bon chemin, peu importe le chemin, on se sent tout de suite au bon endroit, et les choses s’enchaînent avec facilité. » Mais le plus surprenant est sans doute que durant cette cérémonie d’ouverture de sa diète par Guillermo, Yann se met à chanter… en shipibo, comme s’il avait toujours fait ça. Après 7 mois de diète en France, Yann repart pour l ’ Amazonie péruvienne, à Pucallpa dans les communautés shipibo, en compagnie d’élèves plus anciens qui le prennent sous leur aile, puis à Iquitos à nouveau au centre principal de Guillermo, où il travaille à ses côtés plusieurs mois. Yann apprend au fil des cérémonies, traversant des expériences souvent indicibles, sous la guidance déroutante d’un maître peu loquace. « Dans mon apprentissage, il ne m’a jamais vraiment beaucoup parlé. On a cette attente d’Occidentaux à toujours demander des explications, la signification de telle vision, mais Guillermo répondait systématiquement à toutes nos questions par deux ou trois mots, disant qu’on verrait à la cérémonie suivante. Alors la nuit suivante, on boit l’ayahuasca, et le lendemain on lui demande à nouveau d’autres explications, et lui nous redit encore la même chose… Au bout d’un moment, on cherche par soi-même. » Jusqu’à comprendre l’essence de la pratique chamanique : ce sont les plantes qui enseignent. Le chamane n’est là que pour proposer le cadre de cette rencontre entre les plantes enseignantes et l’apprenti. Yann explique que quand il buvait l’ayahuasca, il avait l’impression d’accéder à de la connaissance, à de l’intelligence. Aujourd’hui, depuis quelques mois, Yann s’occupe de son propre centre, avec l’aide de sa compagne Laetitia. Il reçoit des personnes désireuses de soigner leurs maux psychologiques ou physiques. Chaque demande est unique, et Yann les aborde à chaque fois avec beaucoup de prudence et de discernement. Dans le même temps, l’apprentissage avec Guillermo se poursuit, à distance. « Je continue de l’appeler pour lui demander ce que je peux faire en face de telle ou telle maladie. Je ne connais pas toujours le taux de toxicité des plantes amazoniennes, il y a peu d’informations à leur sujet et certaines sont dangereuses ; aussi, lorsque j’ai la vision que telle plante pourrait soigner telle maladie, je demande à quelqu’un de me le confirmer. J’ai toujours beaucoup de plaisir à travailler avec Guillermo. »

 

Esprits et émotions

 

Certaines questions ont trouvé leur réponse, d’autres ont jailli. « Avec l’ayahuasca, on voit des choses. Sont elles extérieures ou intérieures ? Difficile à dire. Par abus de langage, on finit par dire qu’elles sont extérieures parce que quand on bataille contre des choses toute la nuit – par exemple, ce qu’on appelle les mauvais esprits, ou les mauvaises énergies – on les voit en face de soi, elles nous semblent très autonomes, mais c’est un petit peu plus compliqué que ça… Longtemps cette question m’a turlupiné, mais au bout d’un moment, la seule chose qui a de l’importance est que l’on observe que quand on les enlève [ces choses], les gens vont mieux. Dans le même registre, quand on appelle les bonnes énergies ou des bons esprits, les gens également vont mieux, on sent même des changements radicaux, des changements qui s’installent, en général, sur le long terme. » Yann reste à distance des interprétations. Il se méfie des explications trop littérales sur la réalité de telle ou telle chose, entité, énergie..., observée en cérémonie. Notamment parce qu’il a fait le constat à la longue que ce qu’il voit prend des formes différentes à chaque fois. Parfois Yann a des visions d’êtres, d’entités, de formes. Durant ces longues nuits, il fait preuve d’une étonnante concentration, malgré l’ivresse que provoque l’ingestion de l’ayahuasca. Sa perception des personnes qu’il accueille n’obéit pas aux mêmes schémas. Il arrive que plutôt qu’une vision, Yann ressente, en miroir de sa propre expérience de vie, le blocage de la personne. Ses propres émotions alors le renseignent. Parfois, des visages lui apparaissent, ou encore distingue-t-il simplement une obscurité à un endr oit particulier du corps de son patient. Alors le chant lui permet de sonder cette obscurité. Il est assis les jambes repliées, la tête légèrement penchée sur le côté, dans l’obscurité seulement atténuée parfois par la clarté de la lune, et il se laisse emporter dans des chants en shipibo qu’il semble connaître depuis toujours… Ces chants appelés des icaros constituent l’outil principal du chamane, lui permettant de voyager, de voir, d’explorer les corps comme les esprits. En chantant, Yann regarde les énergies, essaie d’enlever ce qui doit l’être, de débloquer ce qui est bloqué, appelle une énergie plus lumineuse, observe les réactions des intelligences invisibles, la manière dont ses visions se transforment. Il se laisse guider. « Quand je chante, j’agis sur la personne. J’ai accumulé l’énergie de mes diètes et des plantes maîtresses, et je l’utilise à travers les chants pour soigner. Les visions m’indiquent si ça marche ou pas. Assis devant la personne, je peux voir apparaître la plante qui va l’aider, ou alors me vient à l’esprit tel ou tel chant, il arrive aussi que j’entende une voix chanter à mon oreille… Alors je n’ai plus qu’à suivre. Si la personne déprimée sur laquelle j’ai travaillé est souriante le lendemain, et s’épanouit au fil des jours, je sens que je suis sur la bonne voie. Mais honnêtement, je ne sais pas comment on induit ces choses-là. Je sais que je suis juste dans un état où je sais que ça marche. Est-ce la croyance qui permet à mon action d’avoir autant de force ? L’habitude de croire que l’on soigne les gens ? Je ne saurais dire. Est-ce un mélange d’intention, d’énergie, d’imagination active ? La vibration du chant ? Toutes les théories peuvent être proposées… Les chamanes sont juste imbibés d’une plante qui les rend ivres, et ne se posent pas ce genre de question. Ce qui importe est le résultat. » Voilà un peu plus de 4 ans que Yann est entré dans la pratique. Il a du mal à se qualifier de chamane. Ce sont surtout les autres, les gens qu’il rencontre, qui lui collent cette étiquette de chamane, de guérisseur. Il se considère toujours comme étant en apprentissage, mais de plus en plus va chercher dans la psychologie occidentale des éclairages sur ce dont il fait l’expérience durant ses nuits. La découverte de Jung par exemple a été une révélation et l’éclairage du psychanalyste suisse lui semble de plus en plus indispensable dans son expérience avec les plantes. « La façon dont Jung appréhende les archétypes ressemble à la façon dont les Shipibos appréhendent les esprits, ces entités autonomes qui nous affectent en bien ou en mal selon la façon dont on interagit avec elles. À travers les expériences visionnaires, j’ai la sensation de me connecter avec ce que Jung appelle l’inconscient collectif… je ne sais pas trop comment appeler ça, avec une source à laquelle on peut trouver de la connaissance. Comme les Shipibos, d’autres peuples dans d’autres endroits du monde, soit par des rituels soit par la prise de plantes, accèdent par des états de transe à des espaces où ils acquièrent des connaissances. » La nuit est tombée. De la forêt épaisse qui nous entoure parvient le bruit incessant des insectes, des grenouilles, et de mille autres animaux peuplant l’obscurité. Assis dans le hamac tendu aux poutres de ma hutte, Yann achève le récit de ses années d’apprentissage. J’ai la sensation très nette, en l’écoutant et en l’observant depuis quelque temps, qu’il est la démonstration vivante que chacun est capable de se reconnecter à cette part de divin présente en nous. Est-ce cela que j’ai commencé à faire à mon tour, guidé par ce jeune chamane blanc ?

 

Sources : Magazine Inexploré n°23